Le gentil

Le gentil s’accouple toujours avec une méchante. C’est une règle algorithmique fondamentale à laquelle personne n’échappe. Un peu comme la poussée d’Archimède ou le théorème de Pythagore. Même si foncièrement vous êtes gentille, au contact d’un ultra-gentil, vous verrez, vous apprendrez à devenir méchante avec un plaisir tel que vous n’oserez jamais l’avouer, même à votre meilleure amie.
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Le gentil a toujours existé dans votre vie. C’est un peu le jumeau de l’homme invisible. Il apporte les CD dans les fêtes, se colle à la chaîne hi-fi et s’improvise Disc Jockey. Pendant que tout le monde s’éclate, lui se fait copieusement insulter par les invités parce que les enchaînements sont nazes, que Dalida c’est mieux que Pink Martini, que M c’est mieux que Manu Chao et que maintenant on veut Alexandrie Alexandra et pas Sex Bomb. Le gentil part toujours le dernier sinon la fête serait gâchée sans musique. Il fait même un aller-retour si vous vous ennuyiez pour vous raccompagner chez vous entre deux Madonna ! Le gentil apporte la sangria qu’il concocte comme personne, vide les cendriers quand ils sont pleins et les remplace par des propres. Le gentil fait circuler les croque-croque (les trucs apéro-douze mille kilos) entre les invités.

Le gentil c’est un habile compromis entre Sancho Pança et l’ami Ricoré. Une espèce de super glu 3 qui sent super bon le matin au petit-déjeuner ! C’est lui encore qui vous invite à un mariage où vous ne connaissez personne mais vous vous en fichez parce que votre robe est bien plus jolie que celle de la mariée, que c’est l’occasion où jamais d’exhiber vos chaussures Prada vernis orange, douze cm de talon tandis que votre QI dépasse de loin celui de tous les invités réunis. Vous vous êtes empiffrée gratis, avez piqué les bougies et les photophores fushia du buffet (trop joli dans votre salon !). Tout bénéf. ! Bien sûr le gentil a bien essayé de vous embrasser derrière le bosquet d’hortensias, mais comme il est hors de question qu’il froisse le tulle du jupon en organza de soie de votre robe Lolita Lempicka… En plus, bredouillant des excuses, le gentil a rougi en écrasant votre escarpin Prada gauche y incrustant la semelle poussiéreuse de sa chaussure soldée !

Pendant la série de slow tout ému de vous serrer dans ses bras, il se vautre dans ses connaissances alors qu’« Angie » vous fait chalouper sous la boule aux multi-facettes et accentue le satin de votre peau hâlée, il vous vante les mérites des Rita Mitsouko. Oui, c’est ça, « Andy, t’as tout compris » ! Le gentil, confus, se rattrape en vous serrant un peu plus fort (les mains moites, je vous dis !) et revêt son habit de Casanova. Mais c’est Jean-Claude Dus qui vous susurre au creux de l’oreille à la première mesure de « Mrs Jones » :

- Qu’est-ce que j’ai emballé sur cette musique ! En vous déposant à votre domicile adoré, il a même voulu dormir, juste dormir avec vous, il en aurait été capable le bougre ! Un gentil idéaliste, il ne manquait plus que ça. Même Tristan n’a pas fait subir ça à Iseult ! Votre perfectionnement de chipie atteint des sommets et vous le laissez dormir sur le canapé tandis que vous savourez l’immensité de votre lit deux places. Mais au matin, c’est l’odeur du café qui vous réveille. Les cheveux hirsutes, vous tentez une sortie de la chambre et là, le gentil vous accueille avec une table garnie total petit-déjeuner, croissants, fruits, confiture, beurre, pain grillé, jus d’orange frais et vous lui lancez un mal réveillé :
-Moi, je prends du thé, le matin ! Jamais de café, ça brouille le teint ! Le gentil est bon danseur, romantique et bricoleur. Il achète systématiquement une rose rouge au revendeur ambulant quand vous êtes ensemble au restaurant. Inutile de préciser que systématiquement vous abandonnez la rose en évidence sur le comptoir au moment de partir. Dès que vous avez un clou à planter, une armoire Ikea à monter, une tringle à rideau à installer, à qui téléphonez-vous ?

Le gentil est le seul qui n’oublie jamais votre anniversaire. Réglé comme une horloge suisse pour ce jour mémorable, il vous envoie un texto et vous fait livrer un bouquet avec autant de roses que d’années écoulées… Quelle horreur ! Votre fleur préférée c’est la pivoine ! Quelle maladresse : toujours vous rappeler les années qui passent ! il pourrait fournir le vase aussi ! C’est démodé de n’offrir que des fleurs et c’est encombrant ! C’est vrai ça, dans quoi allez-vous les mettre ? Vous supportez le gentil parce qu’il travaille dans une grosse structure avec un comité d’entreprise très avantageux : voyages pas cher, places à Roland Garros, avant-premières, et des relations privilégiées avec le DRH (on ne sait jamais depuis le temps que vous lui refilez votre CV). Malgré tout c’est la croix et la bannière car le gentil est un rude négociateur. Pour chaque chose demandée, le gentil exige toujours la même contrepartie : vous voir. A chaque fois, vous devez évaluer… le jeu en vaut-il la chandelle ? Par exemple, une place de finale à Roland Garros équivaut à un tête-à-tête dans le seul bar désert de la rue Oberkampf donc cela rime avec ennui voire soirée soporifique donc il faut peupler quitte à trouver des figurants. C’est du boulot une place sur le Central !

Le gentil fréquente le XIe arrondissement parce qu’il a lu dans feu « Zurban » que le quartier branchouille de la capitale portait le numéro onze. Sauf que c’était dans le « Zurban » d’il y a trois ans, que maintenant vous avez dix ans d’écart avec ceux qui fréquentent les bars où vous traîne le gentil et quand le serveur vous demande votre carte étudiant pour le happy hour, vous répondez avec franchise que vous l’avez laissée à la maison dans votre sac à dos ! Et ça marche ! Fier de vous, car le gentil croit vraiment que vous a repris vos études, le gentil vous invite chez lui pour célébrer la rédaction de votre thèse d’anthropologie (tant qu’à faire) et rameute ses potes ! En deux temps trois mouvements, vous voilà immergée dans l’antre de l’ultra-gentil et de la société qui gravite autour. Forcément, le gentil habite le XIe, si possible au numéro onze (le gentil est un rien superstitieux) de la rue la plus chic du quartier (et snob !). Vous êtes faussement impressionnée par l’adresse, mais déchantez rapidement car essoufflée par la montée des escaliers jusqu’au 6e étage, chambre de bonne oblige. Et là s’offre à votre vue, un une pièce sordide, ambiance thé passé sur les murs, cartons pas ouverts en guise de meubles, Le gentil est pauvre (en dépit de la grosse société avec CE) et a un goût de chiottes pour la déco ! Ses potes adorent Bigard, Cauet, L’île de la Tentation et les blagues de blonde. Mais le gentil parle aussi littérature, cinéma, théâtre, voyages, musique informatique (en bégayant lorsque vous lui faites des yeux de biche, et vous adorez ça, lui faire perdre pied). Le gentil parle comme un moteur de recherches avec bogue.

Le gentil est lisse. Genre Mickaël Bublé en jogging et tong (pardon Mickaël !) Pas de boutons ni noirs ni blancs sur la peau, toujours rasé de près, des cheveux raides et fins (une houppette à la Tintin qui tient grâce à une surdose de gel), une très légère tendance à l’embonpoint, pas très grand (pas au-delà d’1m75), un aspect WASP-gendre-idéal-jeune-cadre-dynamique-je-dors-avec-mon-attachée-case. Le gentil possède une qualité innée qui lui vaut d’être cité comme modèle par toutes les femmes… Le gentil ne fait jamais pipi à côté et baisse toujours la lunette des toilettes quand il sort des gogues ! (Sa mère l’a aidé à développer sa partie féminine).

Le gentil est bien comme il faut. De sept à douze ans, il a chanté à la chorale de son collège jusqu’à ce que sa voix mue. Le gentil sait jouer de la guitare et c’est pour ça qu’on l’aime bien le sirupeux. Dans les dîners, sur la plage, dans les pique-niques sur le pont des Arts, au bois de Vincennes, il chante Maxime Leforestier, Hugues Aufray, Jean Ferrat, Georges Brassens, Nino Ferrer. Le gentil vous fout la honte avec son répertoire grand public. Quand il est en forme ou en face d’une fille qui lui plaît, vous en l’occurrence, le gentil sort le grand jeu : Julio Iglesias, Frank Sinatra, Louis Amstrong et les Pussycat Dolls ! Le gentil est un crooner à deux balles, un chanteur de charmeur de la gratouille. Le pire c’est qu’il chante en costard cravate et chaussettes blanches et ça, ça tue !

Le gentil ne sait pas s’habiller. C’est un fait établi que vous vous gardez bien de modifier (petite victoire perso). Sa garde-robe est pleine à craquer de chemises à carreaux (petits, grands, bûcherons, rouges, bleus, vers, écossais), de pantalons en velours côtelés (beiges, marrons, bordeaux), de chaussettes blanches (pour aller travailler) avec des mickeys et des tortues Ninjas (pour le week-end). Le costume du boulot est gris avec cravate rouge, chemise avec marcel blanc que l’on voit par transparence. Sa gamme de slip va du kangourou sans l’animal, bleu ciel ou blanc mal lavé (pour aller travailler), à celui avec l’animal dessiné dessus ou bien Mickey à moins que ce ne soient les tortues Ninjas (pour sortir le week-end). Eh oui, un gentil, ça ne se refait pas, un relooking oui mais à une condition que vous ne soyez pas une chipie mais là ça fait deux conditions et c’est trop vous demander !

Le gentil porte sur vous le regard d’un fidèle à sa déesse, d’une groupie à son idole. Vous adorez ça même si à la longue c’est un peu lassant. Le gentil est votre fan n° 1 et le fait savoir autour de vous, autour de lui. Vous n’en avez cure et bien sur vous le faites savoir (s’il continue, je vais lui vendre mon air en bouteille !)

Le gentil est asexué mais ça c’est votre version des faits parce que lui aimerait bien vous prouver le contraire. Il vous raconte ses peines de cœur (l’italienne psychotique qui le mène par le bout du nez depuis trois semaines, la copine de sa collègue de bureau qui le plante au retour d’une croisière aux Antilles, la jolie comptable qui lui transperce le cœur en se tirant avec son meilleur pote, sa voisine de palier qui se pacse en Hollande après huit mois de liaison torride avec son avocate : des salopes, je vous dis, pardon, je veux dire toutes des méchantes au contact d’un gentil !), espérant réveiller l’infirmière qui dort en vous. Pas de chance, c’est Cruella qui déboule ! Vous, vous êtes sacrifiée juste une fois pour un baiser. Lui ne s’en est pas encore remis. Vous, si et tout de suite. Vous avez procédé à un échange de langues avec bouquet fluctuant de salives, d’ailleurs il avait les lèvres un peu gercées, les papilles un peu chaudes et rugueuses. Il embrassait de l’extérieur avec une langue moyennement mobile et légèrement raide sur les côtés. Peut mieux faire. 3/10.

Après cette tentative misérable, le gentil vous regarde l’œil humide et vous dit la gorge nouée :
- J’ai adoré. Et toi ? Un rayon de lumière sacralise l’instant. Vous lui décrochez votre plus beau sourire, battez des cils et lui susurrez :
- On se fait une bouffe, on s’appelle ? Et vous détalez comme un lapin.

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